Relire, un monde après – Mark Twain : Les Aventures de Huckleberry Finn (1884)

Même : bien plus d’un monde, à vrai dire… Du temps a passé. La chose, elle – l’histoire, l’objet, le continuum, dans l’état où je les avais trouvés – avait traversé des mutations, des formes, déjà, au moment où je l’avais effleurée. Des traductions et des adaptations.

Et puis dans l’intervalle : on tend à oublier, à modeler à nos tours, à s’en faire nos propres pousses – du récit, de l’univers qu’il fixe et qu’il anime… On transforme – à mesure, nous aussi, qu’on traverse, fixe, abandonne… Qu’on est transformé ou qu’on bloque, qu’on passe contraint ou de grand gré à autre chose. (Qu’on ait décidé pour soi-même, aussi, en somme : de prendre ou non l’âge adulte comme un état figé, arrêté – de le tenir comme un renoncement où tout ce qu’on lira, verra, ouïra, sera au mieux une distraction ; ou s’il y aurait là encore… de la substance vivante et d’autres perspectives).

Bref : Relire – des années plus tard.

On the Raft – Illustration d’Edward Windsor Kemble pour l’édition américaine originale du roman – 1885

(Et je préviens dés ici, donc  : en plus des dérives autobiographiques, et de diverses considérations hypothétiques/sémantiques/digressives/musicales, le texte ci-après dévoile quelques-unes des péripéties narrées dans le roman de Mark Twain qu’il parcoure, explore, autour de quoi il volette- surprises et rebondissement parfois (mais pas toujours) inclus. C’est-à-dire qu’en d’autres termes : ATTENTION, SPOILER ALERTS ça et là disséminées).

« Tom Sawyer : C’est l’Amérique… »

Bien entendu : « comme tout le monde » – comme la plupart d’entre nous nés par ici, en France, après 1970 – j’ai connu le personnage via le poste, dans le salon. Dans ce temps de l’enfance où l’on sait normalement déjà lire depuis un bon moment – à priori, au moins techniquement. A l’instant où de mon côté je m’y prenais – où je commençais à sentir qu’il y avait là-dedans : l’imprimé, les mots sous couvertures plus ou moins rigides, ouvragées, austères ou colorées, autre chose que ces images qui bougeaient devant moi, sur l’écran. (Note préventive : je n’écris pas, on le notera quelque chose de mieux ou de supérieur… Simplement : quelque chose d’autre – comme un mouvement dans d’autres zones).

Huck Finn, donc – Huckleberry, mais qui perdait du temps à le dire en entier, comme une bête déclinaison d’état civil ? Personnage pas franchement secondaire de la série animée Tom Sawyer (ce nom étranger mais tout de suite familier : t’as vu Tom Sawyer, hier ?). Celui du comparse claquait, aussi, décidément monosyllabe : Huck – comme un drôle de hoquet. Le meilleur – le seul vrai – pote du héros. Et puis un vrai héros, pour lui, pour tous les gosses là-dedans – l’Éponyme donc, les enfants bien élevés de Saint Petersbourg, Missouri (la bourgade fictive où tout ça se déroulait). Un orphelin, un peu plus qu’à demi – sa mère jamais mentionnée (morte, eh oui). Son père en errances éthyliques. Vagabond aussi, le mioche. Terrible, n’est-ce pas, dramatique ? Tragique… Mais n’empêche : le gosse, avec son chapeau de paille et sa tronche crassée, vivait dans une cabane dans un arbre ! Et ça, franchement, vu de nos tailles… Si c’était pas TROP COOL !

 …

Bon. 

Comme je l’ignorais alors, cette version de la chose – et des personnages, des paysages, cette vision du monde où ça se passait – avait déjà passé tant et tant de filtres. De traductions, je répète – de translitérations, pertes et inventions comprises, dans les réglages pour que ça passe, ça colle. A l’époque, au public où ça tombe… A la morale ambiante – failles et questions incluses. Une version japonaise, pour préciser – Tomu Sōyā no Bōken, produite par Nippon Animation, réalisée par un certain Hiroshi Saitō, en 1980 – le même qui commettra la lacrymale saga Maya l’Abeille (et l’adaptation des Moumines, aussi, avec leur bizarre design d’hippopotames-latex teints dans la masse). Doublée en français, bien évidemment – avec cette chanson de générique totalement propagandiste… Le générique de fin créditait comme auteurs/compositeurs les dénommés Gaston Cassez et Jean-Pierre Calvet mais j’ignore encore aujourd’hui, en passant,  ce qu’il en était du générique japonais original ; si c’est ce saut de frontière en plus, un caprice de distributeur, de diffuseur, qui avait dotée l’ouverture de la chose de ce caractère éhontément patriotique, cocardier, même – d’un patriotisme apocryphe, pris hors-frontières… (Il n’a peur de rien, c’est un Américain… Tout de même : ça fout un peu le vertige, quand on songe à ce que ça peut colporter, cette simple phrase, à travers les âges que l’œuvre ainsi présentée avait traversés, à travers quoi elle avait pu être lue, depuis – l’adaptation japonaise, plus d’un siècle après sa parution, et deux guerres mondiale, un Pearl Harbor, un Hiroshima-Nagasaki, un boom économique, industriel, ensuite, depuis l’archipel, la concurrence sans merci sur les marchés, ceux de l’image, du divertissement, de la technologie de pointe : automobile, audiovisuelle, hi-fi, celle du jeu vidéo, encore presque embryonnaire mais au vrai plus tant que ça ; sa diffusion sur une chaîne nationale, d’état,  à l’une des heures où ce slogan courait déjà, encore, il me semble : achetez français ; sous Mitterrand, en premier lieu – Récré A2, sur Antenne 2, en 1982 ; sous Chirac – deuxième tournée – en dernière instance, semble-t-il – Salut les Zouzous, France 5, 2002… Mais je digresse encore. Bref). Bref : Huck n’avait pas, lui, sa série dédiée. Mais petit à petit, je l’avais préféré – ce rôdeur en herbe – au garçon-titre avec ses habits propres. Rôdeur… Et vagabond, de fait. Aussi ballot que l’autre, au fond (aussi ballot que nous autres qui rêvions devant, au fond, naïfs, superstitieux sans le savoir). Aussi porté sur l’aventure. Aussi léger. Mais bien plus libre ! On ne savait pas, je ne cernais guère tout ce que ça pouvait vouloir dire, signifier, impliquer en plein et aux revers. Je voyais. C’était coloré. Pas mal animé (ça je me le dit à la revoyure, avec le recul), pas si mal dessiné du tout, passée l’horripilante farandole trop exactement synchronisée dudit générique. Certains arrière-fonds, à l’aquarelle, même assez finement travaillés.

Et puis je lisais, aussi, disais-je – en parallèle. Je passais par les librairies, les bibliothèques. J’avais fini par tomber, en volumes : sur les sources. L’auteur s’appelait Mark Twain – ça aussi ça sonnait, curieusement, à mon oreille. C’était arrivé direct sur mes rayonnages. En traductions, vu mon âge – en éditions Folio Junior avec des couvertures aux tons feuilles d’automne, bien moins criardes que dans la version télé.

Dans l’ordre des parutions : Les Aventures de Tom Sawyer d’abord. Puis Huckleberry Finn. Aventures encore, tiens – juste ce qu’il me fallait. Déjà, ça m’avait paru… Un peu différent – les deux versants, je veux dire. Et puis lui, surtout, Huck – Hucklebery, allez – m’avait semblé d’une autre trempe. Autre que son pote, dans son petit monde – Becky Parker ou la Tante Polly, le demi-frère Sid. Le mot – sauvage – qui pouvait le qualifier, lui, Huck, et son habitat : ça sonnait bien moins romanesque, ici, paradoxe ou pas, qu’à travers le poste. Bien moins romantique. J’avais trouvé ça drôle – le récit. Un peu inquiétant, d’accord. Mais un peu seulement. Descendre un fleuve sur un radeau, avec un esclave en fuite… Autour, c’était hanté – pas seulement dans les histoires de Sorcières et d’Esprits de Jim, le compagnon de radeau. Un truc plus pragmatique – terre-à-terre et historique …

A l’époque, cependant – à mon âge – je ne sentais de ça qu’une ombre, vaste mais vague, qui modelait les épisodes. Je les aimais, ces pérégrinations – c’était ça qui comptait, avant tout. L’Ombre, c’était juste une couleur… Enfin : c’était une dimension – mais donc, je ne me doutais pas. Je n’analysais rien. Je comptais le même nombre d’années, à peu près, que le gosse – ou un peu moins. Je ne mesurais pas l’écart… Je riais. Je frémissais. J’aimais bien le trait des illustrations.

Et nous voilà des décennies plus tard – en 2020. Sous un certain Macron et des dizaines, des centaines de canaux – télé, TNT, satellite, thématique, locales, internationales ; et les milliers, millions d’archives et de streamings du net – à portée de doigt, de clic, de télécommande … Et voici que je tombe, en partance pour un bref séjour, sur la tranche verte de ce volume, dans les rayonnages, chez la Compagnonne. En V.O., cette fois : The Adventures of Huckleberry Finn. (Penguin Popular Classics, format poche. 100% papier recyclé).

Et le voilà, en un instant, qui passe dans la besace.

 « Think I’m going/To have a/Mark Twain… August »

En fait non. C’était encore juillet, ce moment. Mais j’ai besoin d’une pause musicale, dans tout ce fouillis de mots et de souvenirs, d’impressions, d’interminables prolégomènes. Et vous aussi, possiblement. Puis cette chanson, ce disque – jolie coïncidence – m’avaient beaucoup suivi, les temps avant que je ne retrouve ce livre. Et puis Mark Twain, de toute façon,  comme le chanteur, l’auteur-compositeur-interprète de celle-là – Alvrius B. alias Alan Bishop…  je vous ai déjà fait un peu l’article ailleurs ( et ici , aussi ; je ne promets pas de vous lâcher de sitôt avec lui, en passant) – c’est un tout autre cas que ce qu’on croit en savoir, à mal y regarder. Pour ces raisons, entre autres, allez, générique (… le vrai) :

Traduttore, traditore…

… Expression connue. Traducteur, Traître. Ça remonte au moins à la Renaissance, cette concise sentence… Et dans le fond, est-ce qu’on ne parlerait pas là d’une de celles-ci – de renaissance ? D’une époque, d’une œuvre, d’ouvrages classiques ? D’une nouvelle ère qui s’ouvrait, même, si ça se trouve – dans cette littérature, soudain nouvelle ? Un Popular Classic, en tout cas, nous assure donc le frontispice de l’édition… Un Classique de la prose pour enfants, clame la légende – et mon souvenir retrouvé, et la Nippon Animation et la diffusion télé d’alors, le personnage dans ceux-là. Diantre… Et si ce n’était pas tout ? Pas vraiment ça, si facilement contenu ?

Mark Twain, pour commencer : ne s’est pas tout de  suite appelé Mark Twain. N’a pas été tout de suite écrivain. Avant ça : typographe. Puis pilote (de bateaux à aube). Né Samuel Clemens et prenant de ces eaux-là son pseudonyme – l’exclamation Mark Twain!, en effet, signale une profondeur mesurée de 2 brasses (12 pieds), soit la distance au fond à partir de quoi la navigation devient sûre, pour les grands Vapeurs. Clemens était né – à Florida, dans le Missouri, en 1835 – soit vingt-six ans avant le début de la guerre de Sécession. Assez jeune, il avait traversé les États. Une sorte de boucle : des latitudes natives aux ateliers d’imprimerie de l’Est (New York, Philadelphie), aux Grands Fleuves du Sud, à nouveau, pas loin. (La Nouvelle Orléans comme port de départ – de là il visait l’Amazone, carrément… mais il est resté, à la place, sur le Mississipi). Clemens y était encore – sur cette onde – quand le déchirement, l’insoluble cassure était survenu. La guerre déclarée, il s’était engagé – dans une milice du Sud. Puis il avait rompu – peu convaincu par la cause. Avait gagné le Nevada – État passé du côté de l’Union, du Nord … Était parti, plus tard – la paix décrétée mais nullement consommée – en croisière pour l’Europe. La Méditerranée et au-delà : France, Italie, Turquie, Grèce… aux frais du journal Alta California, de San Francisco. Clemens/Twain devenait reporter. Passait par la Polynésie – constatait là les dégâts énormes et irréversibles d’un régime (à peine post) colonial sur les populations locales…  Ses articles étaient repris par le New York Times, l’Heral Tribune… Mille vies, on vous dit, à tous âges. Clemens avait souffert de pauvreté. Mark Twain partait vers la célébrité.

Rien n’est plus saint qu’une blague…

…aurait-il dit, à un moment du parcours. Pourtant (traduttore… et sur les lauriers se tissent encore d’autres malentendus) ce que je trouve de plus proche, en fouillant, de la supposée citation, serait celle-ci :

Humor is mankind’s greatest blessing.

L’humour, plus grande bénédiction de l’humanité… Est-ce à dire, aussi – qu’on n’aurait guère que ça comme dérisoire bouée ?

Cette histoire de Classique de la littérature enfantine, en tout cas, pourrait en être une bien bonne. Une bien rude, aussi. Comme cette ligne, au début du texte, qui semble nous inciter à la prendre – la parole à peine amorcée – comme du bon pain :

Ce livre [les Aventures de Tom Sawyer] a été fait par Mr Mark Twain, et il a dit la vérité, en gros. Il y a certaines choses qu’il a exagérées[étirées : streched, dans le texte original] mais en gros il a dit la vérité.

Et très vite cette vérité se révèle dans ce qu’elle a de fondamental – de fondamentalement pas risible. Avec le style comme seul vêtement et seule révélateur. En une langue parfaitement rendue – parfaitement impossible à traduire, aussi, on y revient, sans en miner la force, en rogner les zones troubles.

Valeurs Dialectales

Mark Twain prévient d’ailleurs, presque tout de suite, dans la notice qui suit immédiatement l’avertissement premier :

Dans ce livre, il est fait usage d’un certain nombre de dialectes

Le parler des Noirs du Missouri. La forme la plus extrême qui s’échange au fond des bois du Sud-Ouest. Celui, commun du Comté de Pike – et quatre variétés modifiées de ce dernier. Pas au hasard, précise-t-il, ni par déduction. Mais laborieusement, guidé et soutenu, sous l’égide fiable d’une familiarité personnelle avec chacune de ces formes orales. Précision, conclut-il, apportée dès ce début :

sans quoi nombre de lecteurs pourraient croire que tous ces personnages essayent de parler la même langue sans y parvenir.

Ça n’en est aucunement, cette fois : une blague. Les habitants des mondes dont Mark Twain rapporte les heures – par la bouche d’un orphelin presque complet, disais-je plus haut, et qui préférerait l’être pour de bon – dialoguent sans se comprendre, volontairement ou pas. S’entre-tuent à l’occasion sur une variante de diphtongue. Envisagent le lynchage sur une divergence d’élision – d’autres raisons bien-sûr invoquées mais ces variations qui font signes, signal que le locuteur est l’autre, potentiellement l’ennemi. (D’une autre classe, d’une autre famille, d’un autre corps de métier – d’un autre stade de telle ou telle manie : ivrognerie, carrière dans le mensonge et la tromperie..).  C’est l’Amérique, oui… Et dans celle que cerne cette langue multipliée – esclaves ; maîtres riches ou miséreux ; vieilles familles aristocratiques qui rejouent Roméo et Juliette pétoire à la main, en plein marigot ; escroc qui se déclare d’une lignée de Louis (le Dauphin) pour surenchérir sur le précédent, qui se prétendait Duc de Bridgewater, déchu… – tous, sur le plan linguistique, ne partagent guère, entre ces divergences, que des particularités grammaticales, un lexique, des formes jugées par Oxford comme de pures dégénérescences. Une Amérique qui a cassé – d’avec la vieille Europe, l’Angleterre reniée, à peine plus d’un demi-siècle avant. Un pays où s’amorcent, déjà, où se forment les cataclysmes à venir, en progrès. C’est une humanité brutale et tiraillée, une civilisation où subsistent à tout coin de bois, de rivière, de rue, le meurtre pur et simple, gratuit ou tout bêtement avide, produit des querelles et de l’orgueil stupide. Résolu ou resté jusqu’au bout comme la mémoire d’une scène de sang crue, exposée dans le récit comme un simple jalon.

Descente(s)

Les fleuves des Enfers, dans l’antiquité grecque, sont précisément répertoriés – énoncés dans les mythes. Cartographiés, à l’occasion. Au royaume d’Hadès, Souverain des Morts, coulent : le Styx (courant qui rend invulnérable ; et rivière de la haine) ; l’Achéron (frontière d’avec le monde des vivants, qu’on franchit sur la barque de Charon, s’étant acquitté du prix de la traversée  – fatalement sans retour) ; Le Cocyte, affluent du précédent (les âmes sans sépultures patientent sur ses rives, avant de comparaître) ; le Léthé (et ses eaux d’oubli). Et puis le Phlégéthon – qui s’écoule à l’envers, dont le flot est donné, dans les fragments anciens, comme feu liquide, qui maintient les damnés dans une vie de souffrance, juste au-dessus du seuil où ils pourraient pour de bon sombrer, afin qu’ils puissent subir sans fin les supplices. Dante, quant à lui, dans la Divine Comédie, le décrit comme le fleuve de sang dans lequel bout quiconque fait violence à autrui

L’histoire, ici – dans le roman de Mark Twain – ne commence vraiment que par un faux assassinat, mis en scène – point où l’action et le ton basculent, alors qu’on se croyait parti pour une tranquille balade en terre d’anecdotes, une collection de plaisants chapitres – ironiques mais en teintes, en taille douces.

Huckleberry Finn, enlevé par son père – qui convoite le magot dont le garçon était devenu détenteur, à mi-part avec son ami, à la fin des Aventures de Tom Sawyer – séquestré dans une cabane au fond des bois, battu par le Vieux,  s’échappe avant d’y laisser sa peau. Capture et égorge un porc, afin de faire croire qu’il a été lui-même saigné à mort. Coule le corps pour rendre insolvable le forfait supposé. Disparaît pour vivre.

Huck, juste après ou à peine, qui s’échoue sur une île, sur le fleuve, qui sépare les eaux en deux cours. A priori déserte, cette terre inondable – donc parfaite pour une renaissance édénique, toutes merveilles suffisantes à portée de main. Le garçon a embarqué le fusil du Vieux – il peut chasser pour se nourrir. Il sait poser des lignes de pèche. Il sait quoi cueillir – fruits, plantes – pour l’agrément. Un homme des bois en devenir – en pleine pousse, suivant calmement cette destinée, ses moyens déjà bien en main. Il sait se cacher – car on cherche son corps, son cadavre, le sang du cochon, la mise en scène, le stratagème concocté par ses soins ayant fait touche. D’un bateau, on tire des coups de canon pour faire remonter sa dépouille – et lui observe ce dragage macabre, cette quête de sa propre enveloppe, de ses os comme documents, attestation du crime. Le gamin demeure dissimulé. On semble abandonner les poursuites. Plus tard, TERREUR : poursuivant un lapin, il tombe sur un feu de camps ! Un homme terrifié,  là – lui aussi. Un homme noir – et le gamin le connaît. C’est Jim – l’esclave de Miss Watson, la sœur de la Veuve Douglas, la propre tutrice légale du garçon. Évadé, Huck le devine tout de suite. Un prix fixé, peut-être, déjà, pour sa capture. Silence. […] Un Pacte se scelle. Vu de l’extérieur, de la société civile à l’époque où se déroule le récit : un pacte contre-nature. Car le garçon libre (mais censément mort, donc, pour tous – ça prête certes à l’alinéa…) ainsi, se joint à un réprouvé, officiellement hors la loi. Quelles que soient ses raisons, en effet – Jim, au fait, à fui parce que sa maîtresse avait parlé de le vendre plus au sud ; son plan, ayant fui, est de gagner un des États (l’Illinois) où l’esclavage est aboli, avant de racheter à son tour sa femme et leurs enfants… Jim, aux yeux d’un juge, à cette époque, serait décrété coupable, dans son tort, pour avoir pris sa liberté ! Et puis, concordance temporelle n’aidant pas aidant, de sa disparition avec celle du jeune Finn : on soupçonne sans doute Jim, en sus, d’être l’assassin même de l’enfant

Le tracé de la descente sera tortueux – méandreux, plein de pièges, d’écueils, d’épaves prêtes à avaler qui y posera le pied, à se détacher avant d’être englouties, elles-mêmes. Ceux qu’ils y croiseront, les sociétés qu’ils traverseront ou qui les retiendrons un moment, eux qui se grefferont à l’odyssée de même : mentalités torses, majestés dangereuses, rocs cachés dans l’écume, inébranlables mais traîtres à qui navigue à vue – Charybde-et-Scylla-etc. illisibles à l’œil nu. Des systèmes de valeur, aussi – qui s’affronteront, encore une fois, en luttes violentes où l’on comptera les morts, les délaissés, les démunis. C‘est l’Amérique… – et la violence y fermente, depuis les pionniers, y fleurit et s’y émane en cultures toutes locales.

Morales élastiques

Une quinzaine d’années s’écoulera, entre la première parution d’Huckleberry Finn (10 décembre 1884 ; Chatto & Windus, Londres) et celle d’Heart of Darkness (Au Cœur des Ténèbres), la longue nouvelle de Joseph Conrad (à partir de février 1899, en feuilleton – en trois parties – dans les pages du Blackwood Magazine d’Édinbourg, Écosse). Autre histoire de descente, d’un fleuve suivi d’amont en aval, d’égarements et de violence profonde.

Conrad aussi, avait navigué, voyagé. Enfant – né en Ukraine (en 1856), alors province d’une Grande Russie – d’une noblesse polonaise appauvrie ;  fils d’une famille exilée de Varsovie à Vologda (dans le  nord de l’Empire) après que son père se soit mêlé aux préparatifs d’une tentative d’indépendance bientôt réprimée (l’Insurrection de janvier, qui éclatera en 1863 mais sera fomentée plusieurs années durant, avant – Apollo Korzeniowski, le père de Conrad, sera emprisonné en 1861, avant que toute la famille, donc, ne soit envoyée loin de Varsovie). Destiné par son oncle et tuteur à la marine – pour affermir sa santé et en raison d’aptitudes supposées à la carrière, pour se forger un métier au plus vite, ses performances scolaires ne laissant pour leur part guère augurer d’un avenir dans les hautes sphères.

Heart of Darkness : autre descente, donc, d’une autre Rivière Immense. Un employé de compagnie commerciale vogue sur le Fleuve Congo, à la recherche d’un directeur de comptoir colonial belge, Kurz – dont la maison, après que l’homme l’ait depuis longtemps approvisionnée au-delà de toutes espérances en cargaison d’ivoire, a cessé depuis des mois de recevoir la moindre nouvelle. Une autre disparition. Un autre Enfer. La postérité de l’œuvre, aujourd’hui – de son titre – tient principalement en ce que Francis Ford Coppola s’en est inspiré – très librement – pour échafauder la trame de son Apocalypse Now (1979). Le Kurtz de Coppola – joué par un Marlon Brando empâté, crâne rasé, décrépi – est certes impressionnant, comme l’atmosphère hallucinée, condamnée, du film. (L’Horreur !… L’Horreur). Mais le Kurz de Conrad, et son récit – possédés par d’autres fièvres, loin d’un Vietnam qui d’ailleurs ne se nomme pas encore ainsi, théâtre d’une guerre encore lointaine, à venir – n’en est pas moins habité, hanté par d’autres spectres, n’en loge pas moins d’autres trous d’ombres, balayés au fil dans le faisceau de l’écriture, qui se révèlent en l’avalant. Chez Conrad déjà, comme plus tard chez Coppola : le voyageur, au bout de sa quête, trouvera un homme qui – par la seul grâce d’un équipement, d’un armement moderne, d’un droit conféré de l’extérieur (le mandat de la Compagnie, encore) et le confort sans fond d’un vide soigneusement creusé, nourri de longues années, à la place, dans cet homme, où devait se trouver ce qu’on nomme généralement l’âme – se sera élevé auprès des locaux au rang de Dieu Vivant, investi par lui-même du droit de vie et de mort, sur tout ce qui bouge sous son règne. Un simple contremaître, un employé modeste et fiable, tourné monstre, bête sublime. La logique de son employeur, de la Puissance qui l’avait dépêché – asservir, exploiter ; porter en  étendard la Civilisation comme principe supérieur, d’un même mouvement – répercutée ; Kurtz se l’arrogeant à titre privé ; de là : scellant tout sous son joug, jouissant sur tout (nature, peuples, corps objectifiés) de son pouvoir de destruction, d’anéantissement.

« Our Ennemy, Civilization » ?

Conrad connaissait ce monde : les colonies, les flux de marchandises, les échanges avec l’Europe – la logique de cheptels encore pratiquée sur les populations alors même que la plupart des états dits modernes, métropoles et territoires, avaient officiellement aboli l’esclavage. Conrad – ailleurs – a parfois fait montre d’une lucidité confondante, pour l’époque, sur le monde d’où il publiait, quant à ces questions. D’une admiration, d’un amour peu communs, aussi, à l’occasion, pour ces indigènes tant méprisés par nombre de ses collègues (en carrière maritime comme dans celle des lettres), pour leurs pays. Dans une autre de ses longues nouvelles – Karain : a Memory (publié également pour la première fois dans le Blackwood’s Magazine, en 1897) – le narrateur de  Conrad trace le portrait saisissant, d’une extraordinaire justesse, exempt des débordements de l’hagiographie – mais vibrant des sentiments d’une d’amitié d’égal à égal du Raja Karain, pirate philippin, trafiquant d’arme,  prince d’un monde en train de perdre seulement parce que, dans la guerre que lui mène l’autre monde (l’Occident des nations, des flottes marchandes et des armées industrialisées), l’ennemi, dispose d’un plate supériorité technique – ne remporte que des victoires sans souffle ni grandeur. Chez Conrad, généralement, si l’Occident – l’Occidental – se perd, ce n’est pas parce qu’il rencontre la Barbarie, aux terres lointaines : c’est parce qu’il la porte en ces dites terres – en bannière d’incurie, de fausseté, avide et creux.

(Voir aussi La Folie Almayer Almayer’s Folly : a Story of an Eastern River, T. Fisher Unwin, 1895… Là encore, c’est la surface d’une onde mouvante qui porte destin, perte, désolation).

Conrad – plusieurs fois émigré – exilé au point d’en faire carrière, s’était choisi un pays – l’Empire Britannique ; une langue, aussi – travaillée par les voyages, vaste, marquée par d’autres littératures, d’autres idiomes (la langue française, notamment ; des auteurs qui lui étaient contemporains ou à peine antérieurs : Maupassant, Flaubert…) ; Conrad parle, souvent, d’un vieux monde envahissant – littéralement – des contrées pour lui vierges, s’appropriant ses ressources, eldorados pillés de sa substance vivante autant que de ses matériaux inertes.

Twain, quinze ans plus tôt, écrit un monde construit par des immigrés, des exilés – homme-femmes-enfants-marchandises (les esclaves raflés en Afrique), les colons et leurs descendants directs (mêlés et séparés, plus ou moins strictement, selon le pont de l’union, à l’époque où le récit prend le pays). C’est l’Amérique… et les Pionniers, pour parties, étaient fuyards et dissidents. L’Ouest avait été conquête – et aussi, et partant, histoire de massacres. L’aimable – ou moins aimable – folklore colporté, plus tard, par les westerns, par les visions idéalisées ou comiques (le goudron et les plumes, dans Lucky Luke… On en trouve une version bien moins risible, ici, dans Huckleberry Finn – on n’était jamais sûr qu’en reviendraient vivants ceux à qui la populace faisait un tel manteau). La lignée de Twain descendait de cette histoire, directement – il semble que sa mère (Jane Lampton) ait été descendante directe d’une famille de pionniers du Kentucky. Twain, aussi – par son père, par le lieu de sa naissance, de son enfance – était un homme du sud. Autre chapitre d’une même histoire – d’une même Amérique… D’une même violence endémique – d’une aventure qui continuait de s’écrire en coupes franches dans les rangs, la chair de celles et ceux qui la menaient.

L’auteur situe le récit – sans le dire mais tout concorde – vers le milieu des années 1840. Soit quinze ans environ avant le début de la guerre de sécession. Ici, dans les États que traversent l’adolescent et l’homme noir en fuite – Missouri, Tennessee, Arkansas… jusqu’à la Louisiane – l’esclavage est encore normal. Approuvé – légalement, moralement, par les mœurs et dans les textes. La première question que se pose Huck Finn, en liant sa destinée à celle de Jim, n’est pas : est-il  juste que cet homme se voit acculé à al fuite, à la traque ? Mais bien : est-il bon, est-il juste que LUI, le garçon blanc, libre, recueilli par la veuve Douglas et sa sœur, propriétaire de l’esclave Jiml, aide celui-là dans sa fuite plutôt que de le ramener, pour ne pas léser sa maîtresse, à sa condition de servitude ? Et sa conscience, qui le tiraille, alors même qu’à plusieurs stades du récit, du parcours, Jim lui sauve la vie, la mise, lui répond d’abord, à plusieurs reprises, que oui : c’est aider Jim, qui est mal. Et que s’y résolvant, ainsi faisant, avec certitude : il se damne.

Dilemme       

Quiconque  tentera de trouver un motif à ce récit sera poursuivi ; quiconque tentera d’y trouver une morale sera banni ; quiconque tentera d’y trouver une intrigue sera abattu.

PAR ORDRE DE L’AUTEUR

Exécuté par

G. G., CHEF  DES MUNITIONS

(Notice introductive de Mark Twain ; traduction par l’auteur de cet article ; c’est également moi qui souligne)

J’avoue qu’à la relecture ce trait-là du personnage, parvenu à ce point-là de son tiraillement, m’a plutôt stupéfait. Un gouffre, à vrai dire, semblait s’étendre : de l’innocent divertissement en volumes-poche dont je croyais me souvenir à ce compte-rendu d’une âme déchirée par la perspective d’une condamnation aux feux éternels – parce qu’il aura rendu sa liberté à un homme noir.  J’en viens à douter – je n’ai, à ce jour, pas relu cette traduction pour vérifier – que la version de mon enfance n’ait pas été expurgée de ce malséant (vu d’aujourd’hui) dilemme, tant je n’en avais conservé aucun souvenir. J’en viens à douter, plus largement, que ces version J’ai Lu Poche aient été vraiment complètes, texte intégrale. Parce qu’au-delà de cette langue adoucie, lissée, égalisée par la traduction (ils ont fait ce qu’ils ont pu ; comme dit plus haut, rendre exactement – ou simplement dans une mesure crédible – les différents dialectes, les nuances de phonétisation, les traits idiomatiques avec tous leurs écarts et points d’achoppement, de convergences et de bisbille, du texte original tenait de toute façon, dès le départ, de la tâche impossible…), au-delà donc de cette impossible fidélité de passation, à la forme, il me semble aujourd’hui, la tête à peine sorti de ce récit lu cette fois-ci tel que publié à l’époque, que des pans entiers devaient manquer, dans ce qu’il m’avait été donné, enfant, à lire ! Toute cette noirceur toute cette brutalité en train de grandir, de se transformer, de se spécialiser, en même temps que le pays conté grandit, que son histoire devient la sienne sa propre, et non plus celle de nouvelles colonies (britanniques, française pour la Louisiane, espagnoles via le Mexique et les territoires que les États gagneront là-dessus – par la guerre ou par l’achat, dans le laps qui sépare le temps où se déroule le récit (et celui, ensuite, où Twain l’écrira).

Twain a beau se récrier de toute morale conclusive, dès l’introït reporté plus haut : Les Aventures de Huckleberry Finn est un drame moral. Mais finement – sur un mode d’exposition bien plus complexe et problématique que celui de la Fable. Puisqu’à la fin – en dépit d’un retour apparent, formel, à la légèreté, d’une happy end presque anecdotique à l’histoire qui avait commencé le récit, et que les épisodes de la fuite, de la descente du fleuve avaient longuement interrompue – si le garçon est changé, si sa conscience s’est affermie, le monde, autour de lui, continue de se forclore en factions qui s’affrontent, en vendettas, en guerres de classes qui ont oublié leurs noms,  autour et en dehors même des questions qui tiraillent Huck avant qu’il ne se décide… La liberté, donc – à qui elle peut échoir, ce qu’on trahit, ce qu’on abandonne, à contribuer à la liberté d’un individu – à le sortir de l’esclavage. A refuser, pour le dire autrement : de rester dans le camp des Maîtres. Du côté du manche, comme dit l’expression !

Une chose me frappe, vu de maintenant : le monde décrit par Twain – traversé par Huck Finn et Jim, en cavale, semble presque attendre la guerre de sécession. S’entraîner à cette fin – en l’ignorant encore, cette guerre à venir… ignorance dont Twain, qui avait déserté une cause, un camp (l’engagement confédéré) pour venir vivre sur les terres de l’autre (l’Union), n’avait, lui, guère le loisir. Cette césure, donc, qui serait comme une deuxième guerre d’indépendance. L’acte de naissance – douloureux, violent, tragique – d’une nation. Le choix, au bout, d’un modèle – celui d’une organisation, d’une puissance industrielle bientôt conquérante à l’extérieur (commercialement, culturellement, militairement, ensuite – en bien moins d’un siècle). Un monde qui prétendra avoir digéré au sortir de cette guerre ses contradictions, les violences internes ; le mode de vie rural maintenu, d’après les brochures (littéraires ou platement touristiques) comme un simple folklore : le sud comme une sorte de parc d’attraction où on l’on devrait se méfier un peu, seulement, de la fierté ombrageuse des autochtones.

Que nenni.

L’Amérique ne se remettra pas de sitôt de cette guerre. Elle n’aura pas résolus les conflits, fait de la population du pays une seule classe harmonieuse. Cent ans après cette guerre-ci – dans les années 1960, c’es tà dire, qu’on m’entende – on lynchera encore impunément, dans les états du Sud. Des émeutes, des mouvements, des partis affirmeront que non :l’égalité n’avait pas été établie de fait. Les lois Jim Crow – ségrégationnistes – apparaîtront, localement (sous la ligne de sécession) sept ans après la fin de la guerre (1877), pour n’être officiellement abolies que passé, largement, le milieu du siècle suivant (par le Civil Rights Act promulgué par le président Lyndon B. Johnson, votée le 2 juillet 1964 par le Congrès).

En attendant, et au-delà…

En attendant, dans le monde où Huck et Jim tracent et dérivent, des familles nobles – qui rejouent encore les noblesses de l’Europe à quoi, pourtant, le pays s’était arraché – se déciment mutuellement. Les Granger (chez qui le garçon trouve un moment refuge) et les Shepherdson se déciment sans merci et sans fin – comme des Capulet et des Montaigu, disions-nous, à l’armement plus moderne, qui écourtera tout de même bien l’hécatombe en la rendant plus efficace, plus intégrale, le moment venu.

En attendant, les chapitres où il est question des brigands achevant leurs comparses (après lui avoir soutiré sa part du magot – mais eh : il avait essayé en premier !) ; de parentèles lentement dissoutes dans l’alcool, de délirium tremens ; d’eaux et d’hommes qui raflent et engloutissent – les terres, leurs semblables, leurs rivaux ; de reliefs de tragédie trouvés dans d’autres décombres (la maison flottante), où l’on y identifiera, plus tard, le corps laissé, et les signes d’une fuite précipité, mais dont on ne saura jamais le détail du drame joué… m’ont mis en tête, à un stade du récit, une chanson venue d’au-delà de ce monde-ci, narré – d’une ère à la queue de quoi, selon un certain point de vue, certains d’entre nous, par ici, sont peut-être nés, ont peut-être grandi. Une sorte de classique personnel, il faut dire – mais dont la résonance, dans ce contexte, n’a pas cessé, ensuite, de m’occuper à chaque fois que j’y pensais.

Look out Mama, there’s a white boat coming up the River…

Powderfinger, de Neil Young (parue la première fois sur l’album live Rust Never Sleeps, 1979), raconte – du point de vue d’un des assaillis – le raid d’un bateau, de son équipage armé, sur une habitation à priori isolée, sur le cours d’un fleuve. Le narrateur – un jeune homme, dans le début de vingtaine – sait que les attaquants sont trop nombreux, trop bien armés, pour pouvoir leur résister. Le jeune homme ne semble pas savoir qui sont ces gens – seulement qu’ils n’ont pas l’air d’être venus pour distribuer le courrier… Les lieux sont sans protection. Papa est parti/Mes frères chassent dans la montagne/Big John picole depuis que la Rivière a pris Emmy Lou… Le bateau est équipé d’une mitrailleuse. Le garçon ne dispose que de la carabine de son père, qui dans sa main est comme une présence rassurante. Le garçon lève son arme, vise – puis il voit noir et son visage éclabousse le ciel. On ne saura jamais qui étaient les tueurs – leur motif, leurs prétextes. Le narrateur nous prie en partant de le rappeler au bon souvenir de son Amour. Il sait qu’il lui manquera. Épisode fulgurant. Narration sèche, serrée. Violence irrésolue – et résolue, aveugle.

Incidemment il semble que Young – Canadien – ait d’abord écrit cette chanson pour le groupe Lynyrd Skynyrd – de Jacksonville, Floride, poignée de chevelus parmi les créateurs du rock sudiste. Plus subtil – et ambigu – ce groupe, que nombre de ceux regroupés sous cette étiquette un peu générique (mais quelle étiquette ne l’est pas…). Plus soul. Moins caricatural que l’image plus tard – bientôt – colportée par sa légende. Young et les membres de Lynyrd Skynyrd – avec Ronnie Van Zant en leader, et auteur des textes – avaient d’abord été en bisbille. Le Canadien avait écrit Southern Man (d’abord parue sur After the Gold Rush, 1970) – où ledit homme du sud, trouvant sa belle au lit avec un Noir, sort le fouet pour les punir. Et Young de conclure : Combien de temps encore ? Young, aussi, avaient sorti Alabama (sur Harvest, 1972) – s’y adressant cette fois à tout un État, en termes qui, vus desdites latitudes pouvaient, il est vrai, sonner quelque peu condescendants (Alabama/Tu portes ce poids sur tes épaules/Qui te brise le dos/Ta Cadillac/Garde une roue dans le fossé et/Une roue sur la chaussée…). Ce à quoi les Floridiens avaient répondu, légèrement agacé, par un mais qu’est-ce que tu en sais ou à peu près, sous forme de ce qui deviendra leur plus grand tube : Sweet Home Alabama (sur Second Helping, leur deuxième album, en 1974). Qui peut être perçue comme quelque peu légère à son tour, on ne niear pas l’évidence, du point de vue de la défenseurs des droits civiques – mais n’a jamais été la chanson raciste souvent décriée depuis ! (A Brimingham ils aiment leur gouverneur [huée des chœurs soul en réponse]/Et on a tous fait ce qu’on a pu… Je vous laisse vous renseigner plus avant de vous-même sur le gouverneur George Wallace de Birmingham, Alabama – son programme et ses actions pro ségrégation, les soutiens reçus… sa réélection en 1971 – soit l’année après que Young ait sorti Southern Man, et celle avant qu’il sorte Alabama…). Bref… La querelle consommée, il appert que Young et les membres du groupe étaient devenus ou restés amis, et que le Canadien avait même projeté de leur offrir plusieurs chansons – dont Powderfinger, donc. (Van Zant arbore par ailleurs un t-shirt, sur la pochette de leur ultime album en formation d’origine – Street Survivors (1977) – où s’étale celle de Tonight’s the Night, de Young (1975)… Ultime et pour cause : Van Zant et d’autres membres du groupe et de son entourage mourront quelques jours après la sortie du disque dans le crash de l’avion qui les amenait à Baton Rouge, Louisiane – histoire connue. Lynyrd Skynyrd ne jouera donc jamais Powderfinger). Il n’empêche…

Il n’empêche que la chanson – et cette fâcherie de rock-stars, à un autre niveau – répercute, un siècle après, les échos d’un monde censément disparu, cent ans et plus après, selon les histoires officielles : celui-là même narré par Twain dans Huckleberry Finn. Cette même violence – cette même ombre, c’était donc elle, qui m’avait à peine frôlé, dans ma toute ignorance de lecteur enfant, des moindres tenants et aboutissants – qui rôde et qui frappe.

Il n’empêche que d’autres échos, bien sûr, ont continué de sonner, dans des créations – chansons, romans, films… – depuis l’époque de Twain jusqu’à la nôtre : de ces tensions continuelles, de leurs explosions. De ce monde d’anges exterminateurs drapés dans le papier des bibles, de la constitution, de la déclaration d’indépendance – et celui des débris des écrits d’Europe. Enveloppé dedans, contenu, libéré – et tenu loin des lettres, de la littérature américaine, sous cette forme réaliste… avant du moins que Twain l’écrive

« Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé. »

Dans le fond, le sud violent décrit par Twain – celui traversé par les deux fuyards, les foules et les particuliers, les faunes et les sociétés humaines qu’ils y rencontrent, y embarquent (à leur grand dam), y laissent en arrière… ne diffère guère de l’ouest sauvage filmé – par exemple et en particulier – par les frères Coen dans leur terrifiant film à sketches, La Ballade de Buster Scruggs (The Ballad of Buster Scruggs, 2018). Deux des histoires mises en scène dans le film sont d’ailleurs d’auteurs Américains –  de la génération qui suivra directement, peu ou prou, celle de Twain : The Girl Who Got Rattled, par Steward Edward White (1901) ; et All Gold Canyon, par le plus célèbre et célébré Jack London (1906).

La Ballade de Buster Scruggs, Bande-annonce (VOSF)

Chez Twain comme chez les Coen, la narration, en s’appuyant sur les stéréotypes, les légendes de la conquête et de la civilisation, en rapportant les hauts-faits et l’ordinaire d’une humanité qui, à deux époques, en deux aires du territoire, pénètre toujours plus avant le pays du lait et du miel, cette Terre des Braves et Foyer des Hommes Libres, semble vouloir les rétablir dans les aspects les moins reluisants de leur réalité historique – amoraux, immoraux (on y revient), guerre sans fin de tous avec chacun, de clans qui ne sont guère plus que des bandes sans loi… Lutte sans merci pour s’imposer – voler, piller, violer, abattre littéralement tout et quiconque ferait obstacle. Les populaces et les tout-un-chacun, ici, semblent n’avoir retenu de la Constitution que deux points : le fameux deuxième amendement (dont le texte est reproduit plus haut) ; et le droit non-entravé, sauvage, décidément, à la libre entreprise, la concurrence pure et parfaite des économistes prise dans son sens le plus impitoyable. Dans un tel pays, les rares îlots de décences – les rares poignées de vivants qui voient plus loin que le bout de leurs flingues et de la prochaine rapine – doivent survivre aux hécatombes, tenus par leur seule foi, protégés au mieux par le vide des déserts, naïfs et durs comme ce pays en train de se faire. Ici, après que le dernier coup de feu, le dernier cri d’agonie de telle ou telle scène sera retombé, aura fini de se répercuter dans le silence des plaines, des vallées, des berges et des places de grève soudain muettes, ceux qui feront les hymnes et qui les entonneront seront tout simplement  ceux qui n’en seront pas morts.

Lucidité du Picaresque

La plupart des écrits – essais, analyses, commentaires, notices… – qui s’attachent à l’œuvre de Twain, s’attaquent à sa substance, au corpus, s’accordent à décrire Les Aventures de Huckleberry Finn comme son grand roman picaresque.  Et certes : avec sa galerie de Claudicants et Grotesques, d’arnaqueurs cabotins et de pauvres âmes confites aux bénitiers ; ses maisons déchues et ses foires horrifiques ; le livre poursuit bien cette tradition – le picaresque et ses explorations en errances, déshérences, son goût pour l’exposition crue des piquetures et saletés, de ce qui fermente au revers des Odes, aux sillons creusés des sagas, des chapitres officiels montés, ça ou là, en gloire… l’envers, en somme, des exergues. Oui… Mais Huckleberry Finn – comme d’ailleurs La Ballade de Buster Scruggs – inverse à son tour, en quelque sorte, l’angle du genre, donne un autre tour à son tour démythifiant. Là où les classiques du genre – qu’on pense au fameux (même carrément canonique, en la matière) Quichotte de Miguel de Cervantès (El ingenioso hidalgo don Quixote de la Mancha, en deux parties, publiées en 1605 et 1615) ; à l’Ulenspiegel du Belge Charles de Coster (La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays des Flandres, 1867 ; dont al dernière partie, ceci-dit, plongeait déjà dans une atmosphère gothique où le rire semblait s’amenuiser, s’étrangler, s’étouffer dans un râle avant un dernier sursaut de comique fantastique) ; à Rabelais, bien sûr (ses Pantagruel, 1532 ; Gargantua, circa 1534 ; Tiers et Quart Livres, 1546/1548)…  – s’ingénient à tourner l’emphase épique, la grandeur de la Tragédie en piètres pantalonnades, exploits dérisoires,  cocasses,  Twain (et les Coen autrement, plus tard) retourne les figures supposées truculentes d’un folklore déjà ancré, bien assis, à son époque, d’un pittoresque volontiers donné, ailleurs, en spectacle plus innocent. Les figures familières, archétypales et triviales qui surgissent, traversent le récit de Twain, ne perdent rien de leur ridicule, de leur dimension bouffonne. Mais plus l’histoire avance, plus elles se suivent et se multiplient, plus leur aura se charge – s’épaissit, devient plus inquiétante, anxiogène, mortifère. Plus elles se complexifient, aussi – plus le fil de leurs menées tordues, frauduleuses, leurs cheminements sans cesse sur le fil de cette justice expéditive et immanente qui fait les morts subites, vient se mêler étroitement aux cheminements du garçon et de l’esclave enfuis, faire peser sur leurs jours, tout simplement la commune menace. A partir du moment où Huck et Jim croisent la route du Duc et du Dauphin (que le texte original, d’ailleurs, désigne plus simplement comme le Roi), deux combinards sans scrupule – acteurs miteux qui saccagent Shakespeare et autre classiques ; charlatans occasionnels, quand l’occasion se présente de concocter, de refourguer à des paysans illettrés (et désespérés) l’un ou l’autre élixir-miracle de pacotille, sans se soucier de l’éventuelle toxicité du breuvage… ; usurpateurs de lignées, donc, qui s’attribuent des destins sans pareil, des exils de hautes ascendances, de lignées tranchées par l’Histoire – leurs jours déjà peu sûrs tournent graduellement au cauchemar. Plus le groupe, ainsi augmenté, descend vers le sud, plus les forfaits auxquels les margoulins mêlent le duo tournent en vicieuses forfaitures.  Plus les deux vraisprotagonistes – d’abord détachés autant que possible des tourmentes qui s’élèvent et se continuent autour d’eux, aux divers points des berges où ils accostent ; discrets parce que fugitifs, et de toute façon guère désireux de tenir un rôle dans ces drames – se voient mêlés, peu à peu, jusqu’à en être promus complices, à leur corps défendant, aux menées des deux aigrefins. Plus ces deux-ci, aussi, se révèlent graduellement – sans surprise – comme de plats mais sinistres, dangereux ivrognes, entre les actes… D’abord simples compagnons de hasard, escorte envisagée comme temporaire – acceptée à bord pour partager les heures de garde, les ressources… sans doute aussi par charité, quelque peu, de la part des deux autres – le Duc et le Roi, peu à peu, s’imposent comme poids morts, le jour, aux heures de navigation (pendant quoi ils cuvent) ; et de plus en plus, ensuite – dès l’élucubration sur leurs descendances respectives émise, au vrai, donc très vite (et celles-ci révélées, les deux tristes clowns entendent bien que leur hôtes leur rendent en retour les égards dus à leurs rangs…) – comme une présence menaçantes, aux heures à terre. Tyrannique, même – sans cesse aux aguets du mauvais coup, absolument indifférents, aussi, au sort de ceux qui les ont accueillis, du moment que leurs sales petites affaires s’en verront favorisées. Plus le récit progresse, plus lesdits coups deviennent graves, leur portée ignoble. Les souvenirs des avanies et petits trafics que se plaisent à raconter, sous couvert de complainte, les deux hères, au moment de rencontrer Huck et Jim – échange moitié penaud, moitié vantard entre faussaires semi-pros plutôt que véritable partage avec l’entière assemblée – semblent d’abord plutôt légers, sans envergure mais sans grande malice. Refourgue d’eaux teintées comme remède alchimiques à tous les mots, donc (tout au plus imagine-t-on que les patients s’en sont tirées avec une bonne colique, un mal de crâne un peu persistant…), outrages, joués en loques à des œuvres immortelles qui s’en remettront bien (Roméo et Juliette – décidément – … Hamlet). Aussitôt que les deux faux-nobles sont acceptés à bord, pourtant, le radeau reparti, la malveillance, dans les projets qu’ils élaborent, se révèle, gagne en stature. Ou l’indifférence, si l’on préfère, à toutes conséquences, une fois le butin raflé, à toute retombée hors ce gain substantiel – le mépris total de tous tiers, victimes directes ou complices, de gré ou malgré, de leurs vilains tours.

Dès l’épisode du camp-meeting (assemblée religieuse tenue en pleine nature), où la paire de margoulins se rend par l’odeur alléchés (des culs-terreux à pressurer dans leur grande soif de rédemption), le Duc et le Roi commencent à utiliser leurs compagnons, froidement, à les envisager – sans prendre jamais leur avis – comme des simples assistants à leurs manigances… Quand ce n’est pas, purement, comme marchandise ! Le premier mouvement du Duc est d’imprimer un faux avis de recherche, promettant récompense pour la capture de Jim – que lui et le Roi croient pourtant affranchi – sous prétexte de pouvoir, ainsi munis, voyager de jour sans éveiller aucun soupçon… On verra vite, cependant, que l’option non-formulée de pouvoir vendre Jim en cas de besoin (à un intermédiaire, sous couvert de lieu de restitution trop lointain, hors-trajet) n’était de toute façon, depuis le début, pas exclue, dans le calcul. Et plus les maigres ressources, mises en commun, des quatre, fondent – principalement englouties dans l’achat de tord-boyau destiné à troubler le sang prétendument bleu des deux malfrats – plus l’absence d’argent puis de nourriture, de biens de première nécessité se fait désespérément sentir, plus les tours imaginés se font retors, visent  gros… L’ambition des mauvaises comédies ourdies par le Duc et le Roi se fait de plus en plus aveugle – leur avidité perd toute mesure, celle la rétribution convoitée, celle des moyens envisagés, adoptés. Une fois épuisées les combines les plus évidentes, de moins en moins rentables (cours de danse, conférences sur la tempérance…), les Duc et le Roi se mettent en quête, toujours plus effrénée, du jackpot ; de moins en moins, ils considèrent le risque d’un retour de bâton, aux opérations qu’ils élaborent – risque pourtant de plus en plus criant, funeste, de plus en plus lourd. La tentative ayant payé, de dépouiller quelques ouailles en mal de Parole et d’Esprit Saints, ce sont d’autres foules qu’ils envisagent – abandonnant peu à peu toute tentative d’effleurer la noblesse shakespearienne pour la pure et simple farce, aux dépends de villages, de villes entière, d’une populace qu’il entendent ridiculiser, humilier après qu’elle se soit acquitté du prix de l’entrée… Pourtant, ces deux hommes savent qu’en ces terres – ils l’ont vu quelques jours à peine plus tôt, encore – on peut mourir d’une balle, ou pendu, pour une simple parole de travers.

Où le regard porte 

Dans La Ballade de Buster Scruggs, les frères Coen, eux aussi, mettent en scène un couple de saltimbanques loqueteux. L’un des artistes – qui lui aussi déclame Shakespeare, au milieu d’autres morceaux de bravoure (Ozymandias de Percy Bysshe Shelley, le discours de Lincoln à Gettysburg ou des extraits de la Bible) – est un homme-tronc, sans bras ni jambes ; l’autre, à qui appartient le fonds de l’affaire, la roulotte, les accessoires, le cheval… le sort (littéralement) de sa boîte tous les soirs, qu’il fasse son numéro devant un public saisi par la vue de ce freak tiré à quatre épingles. A mesure que le duo s’enfonce – de bourgs moyens en villages pauvres, jusqu’aux fermes et aux camps de travailleurs loin de toute trazce d’urbanité…  – les spectateurs se font plus rares, et de moins enclins à lâcher leur maigre fortune pour un spectacle à quoi ils n’entendent rien…  Cette histoire – Ticket Repas (Meal Ticket, dans la version originale) – est peut-être la plus noire des six qui constituent le film.  Alors que le sketch éponyme, qui ouvre le film, peut encore tromper par une certaine dimension clownesque – il est vrai déniée par une fin abrupte ; alors que Près d’Algodones (Near Algodones), qui la suit, fait culminer la veine de l’humour méchant, sardonique des Coen en son absurde mot presque-final ; Ticket Repas, elle, n’offre aucune occasion de rire, ne se pare d’aucun grotesque pour déformer, rendre plus abstraite l’horreur de la situation – et de sa conclusion. C’est l’objectivisme négatif des Coen à son plus sec, son plus cruellement sans-commentaire – qui saisit une réalité tout bêtement horrible et la résume en une ligne narrative sans rebond, réduite à sa logique la plus factuelle, la plus mécaniste, dénuée de la moindre fantaisie, de la moindre générosité (parce que celle-là découleraient, forcément, d’une conscience, d’un libre-arbitre… que les personnages du drame disposent d’un instant – et le prennent – pour en considérer la nécessité ; qu’ils décident de ne pas sacrifier à un inéluctable qui ainsi, fugacement, jusqu’au prochain tour, aura l’heur de les épargner…). Dans ce cœur – des ténèbres… oui – du film, il n’y a pas d’à côté où le regard pourrait porter.

C’est là, sans doute, la principale différence – et bien plus qu’un simple écart de style, de ton – entre le Twain d’Huckleberry Finn et les Coen de la Ballade… C’est là, pour le dire autrement, que cesse toute ressemblance. Incidemment, et sur un axe en quelque sorte inverse : c’est par là, aussi, que les épisodes d’Huckleberry Finn, alors que la compagnie semble frôler, à chaque chapitre davantage, le bord d’une annihilation par le fer et le feu telle que le rapporte le Neil Young de Powderfinger – se refuse à la seule vue subjective et émotive.

Huck Finn – engagé d’abord  dans une fuite simple, continuant de fait une histoire entamée dans Les Aventures de Tom Sawyer – se voit confronté à de nouvelles questions. Son regard se porte – en ces situations qui sont de moins en moins prétextes, justement, aux aventures enfantines – au-delà de la seule contemplation, émerveillée ou effrayée ; son implication dans les scènes qui se succèdent, s’enchaînent dans une logique à première vue indéfectible de catastrophe inévitable, de surenchère au gouffre, change à mesure que le récit se densifie. Une première crise morale surgit, on l’a dit, quand le garçon se rend compte qu’il est en train d’aider un esclave à gagner sa liberté – et son réflexe premier, on le répète, est de se croire condamné, parce qu’il lèse la propriétaire de Jim (lien qu’il considère, parce que la loi, les gens de chez lui, le disent, comme légitime ; parce qu’aussi, on prêche – en chaire, à l’église – là où il a grandi, l’esclavage comme un fait de droit divin). Son acte, à ce stade-là du récit, est – pour lui-même autant que du point de vue d’une majorité extérieure, de son entourage immédiat – un péché autant qu’un crime. Mais au moins, Huck se pose la question. Et s’il renonce à dénoncer Jim – en dépit de ce qu’il considère toujours comme une trahison – c’est parce qu’il a promis à l’esclave de l’aider, qu’il s’y est engagé. Huck constate, aussi, voit de ses yeux que Jim – paria, délinquant, gibier de cachot – est le seul être humain, dans cette lamentable course, qui, indéfectiblement, prend soin de lui, veille à sa santé, sa complétion… sa survie, tout simplement. A partir de là – Huck ayant accepté sa décision – doucement mais très perceptiblement, chacun de ses mouvements, de ses choix, l’éloigne un peu plus d’un morale appliquée, devient une question… Éthique.

L’infime infinité des marges et des manœuvres : accélérer, tourner, freiner 

Huck Finn et Jim, aussi, sont donc piégés dans les manœuvres, du Duc et du Roi. A mesure que les déshonnêtetés des deux escrocs – pour renflouer les fonds, pour satisfaire leur goût des jeux dangereux, faire briller leurs talents frelatés… – se font plus graves, que l’ampleur de leurs prétentions, l’énormité des procédés à quoi ils s’appliquent, s’éloignent de la décence la plus élémentaire, la distance du garçon aux fictions malsaines qu’ils échafaudent – actes de piraterie, de détournement, braquage d’un Réel, d’une époque qui peine encore à se solidifier – se creuse, s’accuse. Huck accepte d’abord – et Jim aussi d’ailleurs – cette histoire de Duc et de Roi, au nom de quoi les deux tricheurs s’octroient un blanc-seing de plus en plus absolu, un crédit de vengeance et de gloutonnerie de moins en moins borné (comme si l’Histoire, en somme leur devait bien ça, en dépit de al fausseté des costumes endossés). Le baratin que les deux lui se servent colle après tout, à peu près, aux rares lumières qui sont les siennes sur ladite Histoire – les siècles passés, l’Europe, les dynasties et les Maisons, les révolutions… Tous fragments dont, de manière générale, il n’a reçu qu’une relation déjà bien déformée, confuse – celle délivrée par son ami Tom Sawyer (qui à l’occasion s’emmêle, lui-même dans les volumes et les détails, même les grandes lignes). Huck, à tout ça, ne comprend pas grand-chose, s’intéresse peut-être surtout pour faire plaisir à Tom ; sa connaissance est parcellaire, des bribes dépareillées – vaguement tenues ensembles par l’un ou l’autre bout, raccrochées. Et au début – avant la rencontre avec les faux-couronnés ; et même, peut-être, l’instant d’après, les jours qui suivent – Huck semble voir cette fuite, se la proposer comme une aventure de plus, en essence peu différente des jeux menés par son ami – quand celui-là se fantasmait chef d’une bande de brigands, de pirates… bientôt brisée par le désœuvrement, au bout de quelque jours sans que ne croise (en plein Missouri  des années 1840, on le rappelle) la moindre caravane ou la moindre Invincible Armada. Bien vite, toutefois, cette allégation de jeu – comme une distance tampon ? – se désagrège, en vient à ne plus tenir. Et l’épisode – interminable, désolant ; et c’est là l’un des tours de force du roman, de Twain, de parvenir à maintenir un tel suspens alors que le temps semble devoir s’alentir sans fin, s’étirer, que la situation stagne et s’envenime, s’enlise jusqu’au pourrissement – où Roi et Duc, plus usurpateurs que jamais s’acharnent à vouloir dépouiller toute une famille en deuil d’un héritage échu, alors que le cercueil du mort n’est même pas encore refermé, est certainement le point de bascule au-delà de quoi Huck ne peut plus croire aux billevesées. Ne peut plus croire qu’il est possible de ne pas décider.

Ethique de terrain

Pour autant, agir – se désengager de cette suite (ducale et royale) – n’est pas aisé. Huck, et Jim aussi – ils l’admettent de concert – savent depuis longtemps que de Duc et de Roi, il n’y a pas plus, là, que de probité aux tables écaillées, en quelque bouge, de l’une ou l’autre partie de mauvais poker. Mais les autres veillent – guettant la trahison, habitués qu’ils sont à toujours, eux, tourner les basques quand le vent devient mauvais. Ils assurent leurs arrières – des victimes émissaires dussent-elles rester sur le carreau pour assurer leur fuite. Autre dilemme, alors : Huck doit-il parler – dénoncer les malfaiteurs au risque d’être pris avec eux, confondu, jugé complice ? Doit-il tenir aussi cet engagement-ci – à quoi pourtant il s’est vu insidieusement contraint, que les deux tyranneaux considèrent, unilatéralement, comme tacitement entendu – qui le lie aux malfrats ? Et quelque-soit son choix, son plan : comment s’assurera-t-il, dans tout ça – en vertu de sa promesse première, pour y rester fidèle – que Jim trouvera, au bout, la liberté vers quoi il est tenu de le mener ?         

C’est là sans doute le véritable motif du roman – celui qui s’affirme et tend tout, se détache, enfin, de ce long épisode du récit : Huck, passée la crise première d’une morale apprise, inculquée, qui ne s’interrogent guère elle-même, est pris, on le répète, aux affres et aléas de l’éthique. Il lui faut apprendre à composer sans tricher – à ne pas construire sur l’instable des jours une doctrine malléable, mensongère, qui se raccorderait en finassant avec la lettre fixe et les commentaires d’une loi non-comprise ; mais à conduire ses agissements en respectant une ligne logique, déterminée par des choix qui ne nient pas toute circonstance extérieure, ne rabaissent pas chacun, chacune, au rôle de simple agent – d’une destinée mythique, d’une égoïste mais flamboyante carrière d’aventurier (ce que sont, bassement, le Duc et le Roi). Il lui faut apprendre que le monde, en somme, où il commençait – eut-elle-été une marge à peu près confortable, quelques risques afférents bien pris en comptes – à trouver sa place, n’a peut-être pas raison de mener son train aveugle.

Huck Finn doit choisir, décidément – à même une Amérique en train de changer, dans un Sud qui résiste à la transformation qui, en lui-même, s’opère… Qui résiste à la question à quoi sa réalité même, en lui montrant les limites du mythe, encore une fois, confronte le garçon. (Le Mythe : celui d’une nation de droit divin qui par son audace, s’affranchissant des régimes vieux de l’Europe, s’était ouvert une liberté de plan proprement mystique – de forme absolument nouvelle, neuve, mais d’essence éternelle, cosmogonique ; celui d’un pays où ladite liberté s’étend en droit de vie, de mort, de commerce, sur d’autres humains, emmenés là en têtes de bétail et non en citoyens de cette Nouvelle Jérusalem, en vertu d’un tout aussi sacro-saint droit d’entreprise ; celui d’un tiraillement, d’une contradiction entre ces deux termes, que l’histoire, la marche des choses viendrait magiquement balayer, sans casse, l’économie faite de la fameuse dite question : peut-on continuer comme ça ? Et si oui – et si non – qu’est ce qui va se perdre et qu’est-ce qui va naître, le changement ou non opéré ?)

Une fois résolue, enfin close, cette interminable séquence du Duc et du Roi – une fois les termes dissous, consommés, du dilemme autant que de l’intrigue – la question, bien sûr, demeure. L’avertissement plus tôt cité (…
quiconque tentera d’y trouver une morale sera banni… ) n’était pas, lui, mensonger : l’affaire, l’affairement malsain et les recherches d’échappatoires à quoi les deux margoulins avaient acculés Huck et Jim est certes liquidée ; Huck n’est pas devenu eux à force de sonder leur pauvre abîme ; mais justement… sa sensibilité, son entendement désormais étendus – à un monde extérieur qui ne se limite plus à la bourgade de Saint Petersbourg, Missouri, et aux bois semi-sauvages alentour ; aux termes de conséquences et de responsabilité ; à une logique des événements et de leur articulation, à cette nécessité des choix, on y revient encore – l’adolescent ne se trouve pas tranquille, libéré de la question. Celle qui la première était survenue, avait tout changé, reste : comment libérer Jim complètement, de tout asservissement envers et contre les lois et les mentalités locales, semi-nationales ? Mark Twain, en se récriant de toute morale comme de tout motif, ne mentait pas : car la morale, ici, ne suffit plus. Dans ce monde-ci, elle ne peut plus répondre. Les Aventures de Huckleberry Finn ne sont pas, en ceci, un classique roman d’initiation. A l’issue des tribulations, en effet, aucun héros ne se retrouve réconcilié avec le monde, dans une communauté qui avant ça l’aurait élevé, protégé, en attendant qu’il puisse rendre les soins et les bienfaits, intégré. Huck Finn, au contraire, se retrouve plus isolé que jamais – et la maigre expérience, le peu de connaissance des choses, des êtres, des sociétés, qu’il trimbalait au début de l’histoire, invalidée, rendue caduque par l’aventure traversée. Huck Finn, désormais, erre et cherche. Son histoire, les empêchements et retards enfin écartés, éliminés, ne peut se conclure. Il est seul et rien n’est soldé.

Le retour de la Fiction (aka Thomas Sawyer)

Le dénouement, de fait – le point final mis à cette descente du Fleuve entamée dans un macabre simulacre – n’est pas, à cet instant, survenu. Hcuk Finn a regagné les terres, s’est éloigné de la rive, insensiblement, certes… Mais suivant le maigre fil d’indices qui lui permettrait de s’acquitter pour de bon de sa résolution – il ne sait plus en quel lieu les méandres l’ont mené. Et puis, là, à son tour – on le prend pour un autre !

Twain, à ce point, libère l’atmosphère de son livre des miasmes méphitiques, de la tricherie lancinante, empoisonnante, des deux faux-nobles ; ramène l’action dans une campagne innocente – mais là encore, cet Eden retrouvé tient purement du mythe ; et c’est à dessein, on n’en doutera guère, que cette fois quelque chose ne cadre plus – dans cette image d’une perfection restaurée, d’une hospitalité sans arrière-pensée à quoi retournerait le garçon, ayant repris pied dans la bonne Amérique. La dureté du monde que vient de quitter Huck Finn, à quoi il vient de s’arracher, est certes désormais tenue à distance, la fausseté de ses agents chaotiques semée, déjouée, le garçon s’en est pour l’instant défait. Mais la question n’a pas cessé, elle, de résonner, de tourmenter le jeune homme. La bonté de ses hôtes – qui donc, le prennent par ailleurs pour qui il n’est pas – n’empêche pas qu’ils tiennent enfermé, dans une cabane, un esclave en fuite – parce que c’est ainsi, pour eux que doivent être les choses ; leur mansuétude – et leur bonne foi n’est pas sur ce point mensongère ; et oui : ça rend la chose encore pire, possiblement – consiste à ne pas entraver, à ne pas mutiler le fugitif ; à le nourrir régulièrement ; à le tenir à disposition sans chercher à davantage le punir.

Contre toute attente, l’auteur revient ici à la drôlerie, à l’ironie badine de ses précédents romans. Il réintroduit, aussi, son héros positif –  Tom Sawyer – dans le fil de la narration, le corps des événements. C’est là d’ailleurs le deuxième coup de force, de génie, de Twain, dans le roman – après la longue tenue d’haleine des épisodes en cascade du Duc et du Roi, le burlesque tourné à l’horreur (ce burlesque-ci qui es est horrible parce qu’au fond : il est un réalisme) de ce centre-ci du récit. L’auteur, à nouveau revient à la légèreté de la fiction – en apparence, du moins ! Le fantastique retournement, le dénouement d’une situation en apparence inextricable par l’astuce – brillamment simple et impossible, d’une logique élémentaire et tirée ex-nihilo de l’impasse – d’un Tom Sawyer subitement ramené dans le récit, infléchit à nouveau, spectaculairement, le ton du roman… Sans pour autant désamorcer les termes du drame.

A partir de là commence une autre série d’interminables atermoiements – cruels, de plus, en ce que Tom, par simple amour du jeu, du romanesque (encore lui), complique un plan au départ très simple (trop, selon ses propres critères) au bout de quoi un homme (Jim) comme la conscience de son ami Huck devraient se voir enfin – et complètement – absouts de leurs entraves. Tribulations qui pourraient par ailleurs – dans leur étirement sans fin, la confusion de leur mise en oeuvre – rendre pénible la lecture, ne serait l’art retrouvé de l’absurdité raisonnée à quoi retourne Twain, cette distance soigneusement calculée de la narration aux personnages, aux événements. Tom tire son expertise en évasion de lectures discutablement scientifiques, historiques – le Monte Cristo de Dumas, parmi celles-ci, cité en suprême canon. (Un roman fleuve où, entre autres tribulations, un détenu parvient à se faire des plumes avec les cartilages des têtes de poisson qu’on lui sert en pitance ; de l’encre avec de la suie et le mauvais vin échu par exception, par privilège, chaque dimanche ; une sorte de papier avec ses chemises – en quantité suffisante pour y consigner un traité complet de physique, en conceptions révolutionnaires… On notera par ailleurs que Tom Sawyer, aussi affabulateur puisse-t-il être, et aussi prompte soit sa mémoire à confondre les détails des romans qu’il dévore, en une seule fantasmagorie quelque peu informe, s’avère toutefois un lecteur informé, et moderne ! … Le Comte de Monte Cristo, en effet, était paru d’abord, dans sa version française (et feuilletonesque) originale, entre 1844 et 1845 – soit très peu d’années avant, si ce n’est dans les années mêmes où sont censés se dérouler les événements rapportés dans Les Aventures de Huckleberry Finn… On imagine qu’alors les versions, traductions du roman, ne devaient guère courir les bibliothèques, les maisons des petites ou moyennes villes du sud des États). Bien entendu, l’application d’un tel savoir – purement théorique, jamais éprouvé (et pour cause…) – s’avère pour le moins problématique. Chaque nouvelle tentative – parce que toute réalité s’oppose aux principes mêmes qui les sous-tendent – tourne au fiasco ; tout point rigoureusement pesé se solde au mieux par un désagrément trivial, un bouleversement tragi-comique du train de vie des habitants de la maison ; une atteinte à leur santé, leur sécurité mentale, quand ça n’est pas même à leur maigre confort matériel (extrêmement relatif – une pauvreté aménagée pour ne pas trop peser, chaque dépense calculée strictement pour ne pas grever ; un dépassement de justesse de la misère plutôt qu’une véritable aisance ; un contexte ou l’absence d’une cuillère est un manque)véritable) ; quand encore les trouvailles ne mettent pas en danger la vie même de l’évadé en devenir… Retournement aussi : dans tout le déroulement de ce jeu absurde, c’est Huck, cette fois qui sauve chaque fois la mise – qui fait que personne ne meurt intoxiqué, que tout espoir ne soit pas perdu de finir en bonne justice, et sans dégât, l’incertaine entreprise. Tom sait, affirme que la cause est juste. Mais c’est Huck, maintenant, qui voit que les moyens sont faux – fictifs, défaut. C’est lui aussi qui rectifie – qui répare et prévient les conséquences des menées insouciantes de son ami… C’est lui qui sait, qui voit ce que l’aventure porte en son avancée de tragiquement, dangereusement, irrémédiablement réel. Ce réel que lui – et non Tom, encore accroché dans l’enfance – vient de traverser, et dont il ne pourra plus jamais se déprendre.

Mark Twain! Mark Twain!

C’est là que je vous laisse : en ce lieu d’avant les nécessaires résolutions où Twain a mené son protagoniste – où le fil du récit, à cette relecture, m’avait laissé suspendu, incertain d’avoir bien retrouvé là le même texte qu’avait dévalé, des décennies avant, ma lecture enfantine (et que j’ai dévalé cette fois encore, dans ma redécouverte). A ce point où l’apparente réouverture du roman aux lumières (Mark Twain! Mark Twain! … retour en eaux sûres, vraiment ?), aux lueurs, couleurs de la fantaisie ne parvient pas – ne cherche surtout pas, n’en doutons pas – à faire illusion… Tout récit, toute fiction tend à sa fin – et on l’a dit : celui-là ne peut pas se conclure en un rien ne change et tout reste en ce meilleur des mondes !

Rien ne peut jamais sortit intacte de ce qui est arrivé.

Huck ne peut plus faire comme si ; trop honnête pour ça, trop engagé dans cette voie où – au départ – il n’espérait, n’imaginait guère plus que la sécurité précaire d’une autre échappatoire.

Il n’y en a plus – d’échappatoire

Tom peut bien continuer à jouer, oui, mener sa parallèle. Mais les balles réelles que tirent, au bout de tant d’histoires les Américains adultes, atour de lui, filent, elles en trajectoires rectilignes et croisée ; s’arrêtent au hasard de ce qu’elles rencontrent, quand bien même elles se perdent.

Il n’y a pas de balles perdues – parce qu’être arrêtées par le corps qu’elles trouveront est leur destination.


.. quiconque tentera d’y trouver une intrigue sera abattu

Et refermant le volume je me suis dit que finalement, je n’étais pas mal tombé, gamin, d’avoir voulu poursuivre, après l’agaçant générique, d’avoir poussé au-delà de cet amusement qu’on nous donnait, aux heures creuses d’entre nos retours de classe et de repas pour tout le foyer. Et puis aussi : que les happy endings, pris comme ça – et ça non-plus, ça surtout, je ne l’avais pas consciemment mesuré, du haut de mes douze ou treize années d’alors – c’est parfois une manière de seulement annoncer la suspension temporaire : d’une véritable conclusion à venir, non-dite. De cette question récurrente qu’en un instant elle a semblé désamorcer… ; du cataclysme qui tôt ou tard devra tomber, si tout s’obstine entre temps à répondre sans fin qu’ainsi vont les choses.

(Et c’est là que je vous laisse, cette fois pour de bon – où un gamin se demande, sérieusement et sans pouvoir encore répondre, combien – se demande encore pourquoi – il est absurde d’avoir à délivrer, au bout d’interminables, ineptes gesticulations, un homme qui, pour son fait, n’avait rien à racheter).

Robert

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