Bobby Womack : Fly Me To The Moon

Il y a toujours une certaine modestie un peu empruntée à nommer un album par le titre d’un standard qui vous a précédé, et qui vous survivra très certainement. En empruntant le titre de celui de Bart Howard, Bobby Womack semble ne pas prendre de risques pour ce qui sera sa première production chez Minit Records en 1968.

Et pourtant, impossible d’être modeste ou commun quand on a Chips Moman à la production. Ce dernier, guitariste de session, songwriter qu’on ne présente plus et qui a fait le son et les hits d’un paquet de monde, de Elvis à James Carr, produit ici un album élégant, oscillant entre standards et compositions originales.

Somebody Special

Bobby Womack, au delà de son organe vocal taillé pour la soul ouatée, est avant tout guitariste. Chips Moman lui trouve dès le début de sa carrière une place dans les sessions des Box Tops, de Joe Tex ou encore d’Aretha Franklin. C’est ce qui fait, en partie, la singularité de ce premier album : bien que taillé pour le hit radio soul, nous sommes face ici à un album de guitariste, et c’est l’approche par l’instrument qui conditionne toute la richesse mélodique de Fly Me To The Moon. En un peu plus de trente minutes, Bobby Womack déroule posément ce qui sera sa signature tout au long de sa prolifique carrière : une présence guitaristique inouïe, des lignes de chant aiguisées : l’instrument n’est qu’un prolongement harmonique de la voix, apportant un bon sens mélodique désarmant de simplicité (Moonlight In Vermont), et des arrangements d’une précision à faire pâlir Burt Bacharach (What is This).

On sent chez Womack la justesse et l’aisance des grands musiciens studios. Fly Me To The Moon n’est ni un album de chanteur qui s’entoure d’une équipe pour lui fournir de la matière, ni un album d’instrumentiste pur. Womack est de part et d’autre de la production musicale. Doté de quatre compositions originales signées Womack & JJ Holiday, ainsi que «I’m a Midnight Mover » coécrit avec Wilson Pickett, Fly Me To The Moon est un album équilibré, feutré, qui permet à Womack de distiller avec brio son art de la reprise. Car si Womack excellait bien quelque part, c’était dans l’exercice de s’approprier les mélodies d’autrui.

Il en livre une démonstration parfaite avec la reprise de « California Dreaming », monument de songwriting qu’on ne présente plus. Womack arrive à apporter à cette composition originale des Mamas & The Papas un twist feutré, une dimension nouvelle. En gros, c’est du miel. Et si vous n’arrivez pas à vous laisser emporter par la subtile progression harmonique d’une composition telle que « Somebody Special », c’est que votre oreille est certainement taillée comme une veste de Rod Stewart.

Bien sûr, un grand album ne se fait pas seul. On peut dire que Bobby est entouré par la crème de la crème. Mais la crème façon noeud pap’ et complet blanc cassé. Ici, c’est Reggie Young qui prête main forte à Womack sur les parties de guitare. Habitué des American Studios de Chip Moman, Reggie Young officie aussi bien sur le « Suspicious Minds » d’Elvis que sur les albums studio d’Herbie Mann.

Sur cet album, il apporte aussi bien son phrasé typiquement country qu’une présence harmonique tout droit sortie de Memphis. Memphis, parlons-en. A la basse, on retrouve Mike Leech, grand bassiste lui aussi de session, qui a su donner un son au plus grand album – et peut être le plus personnel et viscéral d’Elvis, à savoir « Elvis in Memphis ». Pour gonfler cette équipe de Memphis Boys, on retrouve Bobby Wood au piano, Bobby Emmons à l’orgue et Gene Chrisman derrière les fûts.

Une équipe certes incestueuse aux American Studios de Chips Moman mais qui livre ici le meilleur de ses capacités musicales, et surtout, une approche harmonique à la fois country et soul, donnant sa singularité à ce premier effort studio.

Fly Me To The Moon est un album d’une grande homogénéité, et un résumé explicite de ce qu’allait être la carrière de Bobby Womack, qui était avant tout un immense guitariste au phrasé reconnaissable entre mille, doublé d’un songwriter aux influences musicales extrêmement variées, mais toujours exigeantes.

Bobby Womack
Fly Me To The Moon
1968 – Minit Records

Fly Me To The Moon (In Other Words)
Baby! You Oughta Think It Over
I’m A Midnight Mover
What Is This
Somebody Special
Take Me
Moonlight In Vermont
Love, The Time Is Now
I’m In Love
California Dreamin’
No Money In My Pocket
Lillie Mae

Panzerina

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