Steely Dan – Can’t buy a thrill


Une Cadillac Eldorado 1973, la « pimpmobile » par excellence, Harlem 1975. Esquire.com

New York en 1972, ça devait avoir beaucoup de classe encastrée au milieu de la crasse.

Can’t Buy A Thrill a tout d’un coup de maître fulgurant, l’association des deux membres auteurs-compositeurs Donald Fagen et Walter Becker s’étant concrétisée peu de temps avant la sortie ce premier effort studio. Steely Dan a tout d’un objet culturel typiquement américain, mal connu de par chez nous.

Cet album est lui aussi un objet complexe à première vue. L’objet tout d’abord, c’est la pochette. Fagen dira plus tard qu’il considère que c’est une des pires des 70s. Des couleurs qui dégueulent dignes d’un bâtiment bavarois, des prostituées alignées, le tout rehaussé d’un essai graphique abstrait plutôt mou. Cette image ramène surtout à une affiche d’un mauvais porno 70s tourné à la chaîne sans grande inspiration (la pochette sera censurée dans certains États américains, pour être remplacée par une photo des membres du groupe en mode bons à marier jouant en live).


« The Pavements of New York », Nicolai Canetti, 1976

Steely Dan, c’est aussi une référence directe à l’univers psychédélique du Festin Nu de William Burroughs. Référence caoutchoutée, car ce petit nom désigne un dildo… Steely Dan c’est donc bien l’opposition du fond et de la forme. Groupe que l’on peut lier directement au classic rock (les titres « Do It Again » et « Reelin’ In The Years » seront des hits radio), la formation se démarque au niveau du décalage profond qui existe entre la couleur musicale assurément très soft et exécutée avec précision par des requins de studio, et entre le fond et l’ambiance. Les textes sont cousus de second degré, sociaux, loin d’être évidents. Steely Dan va faire perdurer cette dissonance tout le long de sa carrière, et c’est ce qui en fait un groupe si singulier – on peut par ailleurs faire beaucoup de ponts sur ce point-là avec une carrière à la Prince.


Times Square, 1975. Esquire.com

L’album s’ouvre sur Do It Again, composition léchée, millimétrée, un hit radio imparable, qui a pourtant bénéficié en studio d’une approche très do it yourself et expérimentale: l’orgue utilisé par Fagen est un instrument en plastique pour enfants, et Denny Dias ressuscite le sitar électrique avec brio. L’album se poursuit avec des hits concis, avec par exemple Midnight Cruiser et Fire In The Hole, des productions efficaces et dans le même temps très organiques. Contrairement à d’autres formations de musiciens studio du même genre qui se sont perdues en route comme Toto ou Blood Sweat & Tears (capables de vous faire faire une grossesse nerveuse tant l’ensemble est bien exécuté mais ennuyeux à mourir à la longue), le groupe pose ici les fondations d’une carrière avant tout riche musicalement, toujours dans l’excellence de l’exécution, et qui possède deux niveaux de lecture.

Avec cet album, Steely Dan nous parle surtout des États-Unis, de la ville américaine, cette ruche qui devient personnage à part entière, jamais visible dans son ensemble: une bande son pour une virée en Chevrolet Impala dans le NY du début des 70s, où tout est à l’abandon, crade, mais où tout a aussi paradoxalement énormément de gueule, un peu comme dans un film de Friedkin ou dans Midnight Cowboy.

Steely Dan est un groupe incompris et méconnu en France, et pour cause: la formation nous offre un soft rock teinté de jazz, infaillible comme ses musiciens, mais qui dès qu’on gratte un peu, possède la marginalité et la bizarrerie des grandes formations des 70s.

Midnight Cowboy, still.

Steely Dan
Can’t Buy A Thrill
1972 – MCA Records

Do It Again
Dirty Work
Kings
Midnite Cruiser
Only A Fool Would Say That
Reelin’ In The Years
Fire In The Hole
Brooklyn (Owes The Charmer Under Me)
Change Of The Guard
Turn That Heartbeat Over Again

Panzerina

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